Sur la piste de J-P

juin 10, 2006

L’épave de François Coppée

Enregistré dans : Généralités, Podcast — J-P @ 4:18 pm

Ici, j’ai vraiment creusé dans les archives sonores de mon père en quête de poésies plus obscures.  Dissimulé dans un recoin de mémoire magnétique, j’ai déniché un poème plus long que papa a pris la peine d’enregistrer: l’épave de François Coppée.

D’abord, Le nom ne me dit absolument rien et bien entendu, je ne connais évidemment rien sur le poète.  Qui est François Coppée?  Encore une fois, je Google le poète et voici le résultat des premières recherches.  Les poésies du poète français.  Ensuite, je vais sur l’encyclopédie Wikipedia qui  me donne plus de substance sur le personnage:

François Édouard Joachim Coppée (1842 - 1908) est un poète, dramaturge et romancier français, élu à l’Académie française (dixième fauteuil) en 1884.

François Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre amoureuse (« Septembre, au ciel léger »), de la nostalgie d’une autre existence (« Je suis un pâle enfant du vieux Paris ») ou de la beauté du crépuscule (« Le crépuscule est triste et doux ») il rencontra un grand succès populaire avant de tomber dans l’oubli.

Tiens donc, Coppée est tombé dans l’oubli!  Nelligan, lui, est tombé fou. Hum! pas rigolo la vie de poète.  Bon maintenant, où est le texte du poème?  Retourne sur Google, il ne me faut que quelques secondes de recherche pour trouver le texte du poème sur l’épave. En effet, Google est un moteur de recherche tellement puissant, que je n’ai qu’à écrire ma question “L’épave de François Coppée” et la pêche est extrêmement rapide pour hameçonner le poisson. Les deux premiers liens trouvés me mènent directement au texte complet du poème.  Je crois me souvenir que papa a fait quelques voyages à la bibliothèque locale ou tout probablement à une librairie pour mettre la main sur le poème.  Il aurait sûrement apprécié pouvoir Googler le texte en quelques secondes…

J’ai lu dernièrement que l’invention du *lien* était la version contemporaine correspondante en importance à la découverte de l’imprimerie et l’idée ne me semble pas du tout saugrenue.

Maintenant, il n’y a plus de présentation à faire sur la compétence de mon papa à réciter des poésies.  C’est le troisième podcast en ligne que je fais avec ses poèmes!  En plus, ma soeur Martine dit que c’est le meilleur en toute objectivité… 

Je vous préviens, ce poème est un peu plus long que les autres puisqu’il dure un peu plus de 8 minutes. Alors, si le coeur vous en dit et que vous avez quelques minutes à vous, aussi bien vous chercher une tasse de café ou des petits biscuits. Installez vous confortablement, ouvrez vos oreilles et démarrez la lecture du poème en lisant le texte que j’ai reproduit ci-dessous pour découvrir l’histoire d’un petit homme qui désire suivre les traces de son père marin, au grand désespoir de sa maman.  La vie fait son chemin et le petit gars finira par aller où son destin le mènera.  Une belle histoire un peu tristounette, comme celle de la romance du vin de Nelligan. Ce n’est pas jojo, être poète…

Écouter:

Vous pouvez télécharger le fichier audio ici.

François Coppée - L’épave (1880)

Devant la mer, assis au seuil de leur maison,
La veuve du marin et son jeune garçon
Sont en grand deuil. Hélas ! l’équinoxe d’automne
A fait d’affreux malheurs sur la côte bretonne ;
Et c’est pourquoi, rêveurs devant le ciel du soir,
Cette femme et son fils sont habillés de noir.
Ah ! dans ce lac paisible où, sous la brise fraîche,
Viennent de s’éloigner les fins bateaux de pêche
Dont les voiles, là-bas, blanchissent dans le ciel,
Nul ne reconnaîtrait cet Océan cruel
Qui, l’an dernier, pendant la grande marée haute,
En un jour, a broyé vingt barques sur la côte,
Et, parmi tant de deuils dont le pays est plein,
A navré cette femme et fait cet orphelin.

Le ciel peut être pur, la mer peut être belle,
La veuve du marin est sombre et se rappelle
L’effroyable tempête où son homme a péri

– C’est aussi de sa faute, à mon pauvre mari,
Dit-elle en soupirant à son fils qui l’écoute,
Il faut porter secours aux malheureux, sans doute,
Et nul ne l’a plus fait que mon pauvre Mathieu.
Mais affronter ainsi la mort, c’est tenter Dieu !…
On n’avait jamais vu de pareille marée.
Ton père était chez nous ; sa barque était rentrée ;
Il disait, en mangeant sa soupe : Il faut qu’on soit
Maudit pour être en mer par ce vent de noroit !
Après dîner, Mathieu prend sa pipe et l’allume
Et va fumer dehors, comme il avait coutume.
Là, malgré le gros temps, ils étaient quelques-uns
Qui regardaient sauter et mousser les embruns,
Quand tout à coup, voilà que mon homme remarque,
Du côté des rochers Saint-Hierre, un trois-mâts barque…
Doux Jésus ! Ce ne fut pas long. En un clin d’oeil
Le malheureux navire échoua sur l’écueil.
– Un canot ! dit Mathieu… J’étais épouvantée ;
Les autres lui montraient cette mer démontée
Et la lame en fureur qui crachaient des galets.
– Un canot ! répétait ton père. Sauvons-les !
Un canot à la mer, ou nous sommes des lâches !
Le mien, si vous voulez ; car aux plus rudes tâches
Il est bon ; il ne craint ni le flot ni le vent,
Et je l’ai baptisé d’un beau nom : En avant !…
Ah! les hommes sont fous, mon Tiennot !… Ils partirent…
Et tous ont péri, tous… A l’heure où se retirent
Les vagues, tu m’as vue aller, tout cet hiver,
Chaque jour, aussi loin que va la basse mer.
Mais l’Océan qui meurt à mes pieds et les lave
N’a jamais rejeté la plus petite épave,
Pas plus du grand trois-mâts que du pauvre canot…
O mon mignon chéri ! Pauvre petit Tiennot !
Ne va plus sur la mer… tu sais, j’ai ta promesse…
Monsieur le recteur t’aime et tu lui sers sa messe ;
Il t’apprend l’écriture… Eh bien, c’est ton destin,
Tu deviendras un prêtre et parleras latin.
Et puis, loin de ces flots dont le bruit m’épouvante,
Quand tu seras curé, je serais ta servante.
Ne te fais pas marin !… D’ailleurs, tu m’as promis…

L’enfant se tait. Il songe à ses petits amis,
A ces gamins qu’il voit, dès que le matin brille
A bord d’une chaloupe, aller à la godille,
Tandis qu’il n’ose plus, le craintif orphelin,
Pousser un aviron ni nouer un grelin.
Il a promis, il veut obéir à sa mère,
Mais, lorsque le curé, refermant sa grammaire,
Lui dit : – Va-t-en jouer ! et qu’il est libre enfin,
Troussé jusqu’aux genoux et sur le sable fin
Marchant pieds nus, il court bien vite vers la grève,
Et le fils du marin cherche à tromper son rêve.
Mais sentir l’âpre vent souffler dans ses cheveux
Et l’eau froide monter sur ses mollets nerveux,
Voir au loin le gros coup et la lame mauvaise
Eclater en couvrant d’écume la falaise,
Remplir tout un panier de crevettes, chercher
Quelque hideux homard tapi sous un rocher,
Ou saisir le lançon dans sa fuite rapide,
Cela ne suffit pas à l’enfant intrépide.
Non, son ardent désir, c’est le bateau mouvant
Avec sa voile ronde et ses deux focs au vent
Et le lest de galets humides qui le charge,
C’est la course au lointain horizon, c’est le large
Avec sa forte houle et son grand souffle amer,
C’est l’ivresse d’aller sur cette vaste mer,
Dont le parfum le grise et le rhythme l’attire…
Et voilà de longs mois que dure ce martyre !

Mais le temps passe. Encore un équinoxe affreux !
Et les marins du port, un jour, causant entre eux,
Tout comme l’an dernier, sur la mer en délire,
Viennent de signaler un malheureux navire,
– Un brick, cette fois-ci, – qui touche le récif.
A chaque lame, il fait ce sursaut convulsif
Qu’on pourrait appeler le râle du naufrage.

– Un canot à la mer ! des hommes de courage !
Dit quelqu’un. Aucun n’a pu, certe, oublier
Les camarades morts de l’automne dernier.
Mais voilà qu’on entoure une barque et qu’on l’arme,
La mère de Tiennot est là, pleine d’alarme,
Elle étreint son garçon et lui redit tout bas :
– Tu sais, tu me l’as bien promis… tu n’iras pas !
Et, les yeux dilatés et se mordant la bouche,
L’enfant ne répond rien et regarde farouche,
Les braves compagnons qui parent le bateau.
Tout à coup, une lourde et sombre masse d’eau
S’écroule avec fracas, couvrant tout de sa bave,
Et devant l’orphelin elle jette une épave,
Une planche pourrie et rongée où l’enfant
A déjà distingué ces deux mots : En avant !
L’Atlantique a tiré du fond de son repaire
Ce débris de bateau. C’est un ordre du père !
Les sauveteurs sont prêts ; ils poussent leur canot ;
Et s’arrachant des bras de sa mère, Tiennot
Saute auprès d’eux, saisit à la hâte une rame…
Et les voilà partis avec l’énorme lame !

Comme on les suit des yeux ! Hardi, là ! Comment ils vont !
Sainte Vierge ! voyez cette lame de fond…
Ils ont chaviré… Non, le canot se redresse…
Il va toucher, il touche au navire en détresse…
Il était temps, le brick se penche à faire peur…
Ils reviennent déjà !… Voilà des gens de cœur !
Qu’ils sont chargés, ils ont de l’eau jusqu’au bordage…
– Combien en avez-vous sauvé ? – Tout l’ équipage !
– Hurrah ! – Vite! jetez une corde… Aidez-nous…

Et tandis que, joyeux, sautent sur les cailloux
Sauveteurs et sauvés, parmi l’écume amère,
Le brave enfant Tiennot dit à sa pauvre mère
Qui, de ses bras brisés, l’entoure en sanglotant :

– Maman, ne gronde pas… Le père est si content !

La romance du vin

Enregistré dans : Généralités, Podcast — J-P @ 11:39 am

Je sors de mes archives une autre déclamation de mon papa qui était à ses heures un amant de la poésie. Il affectionnait particulièrement la romance du vin de notre poète québécois, Émile Nelligan, ce jeune poète de génie qui devint fou vers la fin de sa vie.

Combien de fois, ai-je entendu cette déclamation de papa? Je ne sais pas exactement, mais je l’ai entendu souvent, souvent, à plusieurs reprises. La passion de la poésie se lisait à chaque fois dans ses gestes et son regard bleu enflammé. C’est comme s’il ouvrait ses yeux pour nous aspirer et nous connecter directement aux neuronnes de Nelligan, pour nous transfuser les émotions de son poète préféré. Tout un spectacle pour l’enfant, l’adolescent et l’adulte que je suis devenu. Allez cher parternel, sors de ton sommeil éternel et envole-nous encore une fois dans le vent de paroles du poète fou. Récite nous la romance du vin.

Écouter:

Vous pouvez télécharger le fichier audio ici.

Émile Nelligan - La romance du vin (1899)

Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte
O le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en choeur,
Ainsi que les espoirs naguère à mon coeur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

O le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées;
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le coeur du jour qui se meurt parfumé.

Je suis gai! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j’ai de la foule méchante !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.

C’est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et objet du mépris,
De se savoir un coeur et de n’être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d’orage !

Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Ou l’Idéal m’appelle en ouvrant ses bras roses;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l’azur s’étoile dans la gloire,
Et qu’un rythme s’entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n’ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !…
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre;
Enfin mon coeur est-il guéri d’avoir aimé ?

Les cloches ont chanté; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots !

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